Par Carlo Suarès

UNE COÏNCIDENCE EST UNE FUSION D’UN MONDE OBJECTIF ET D’UN MONDE SUBJECTIF. LE MOI EST UNE NON-COINCIDENCE. DEMONTRER QU’UNE COÏNCIDENCE EXISTE SERAIT DÉMONTRER QU’ELLE N’EXISTE PAS. DIEU EST LA COÏNCIDENCE DE DIEU ET DE SATAN. SATAN EST VOLONTÉ DE NON-COINCIDENCE ET RECHERCHE DE DIEU.

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Le concert, Marc Chagall, 1957.

J’appelle coïncidence la fusion d’un monde objectif et d’un monde subjectif. Cette fusion n’est ni un monde ni l’autre, participant des deux à la fois. Elle est un monde et l’autre, et encore un troisième, réunis en une signification commune, à la fois exprimable et inexprimable, rationnelle et irrationnelle, signification mouvante et à tout instant prévisible, signification sans signes : souffle, renouvellement de création.

J’appelle condition humaine le lieu de cohabitation d’un monde objectif et d’un monde subjectif qui ne coïncident pas. Lorsqu’il n’y a coïncidence nulle part c’est l’empereur, lorsqu’il y a coïncidence totale c’est le crucifié. Entre les deux, la comédie humaine.

En somme la mort et la résurrection disent : je suis coïncidence.

L’homme est libre.

En somme la vie ne peut que mourir.

L’homme n’est pas libre.

J’appelle Dieu la coïncidence de l’univers objectif et de l’univers subjectif. Il en résulte (Dieu étant coïncidence) que démontrer qu’il existe serait démontrer qu’il n’existe pas.

On n’y est pas encore parvenu.

Les preuves connues de l’existence de Dieu sont des preuves de l’existence de l’irrationnel ou des déraisons à propos de l’irrationnel, de vaines tentatives d’introduire la raison dans ce qui lui échappe. Ils veulent une cause première. Et pourquoi un mystère situé dans l’origine des temps, cette fiction, leur est-il plus avantageux que le mystère immédiat ? Parce que cet amoncellement de durée derrière eux est la marque de leur sécurité. Le mystère immédiat est coïncidence immédiate de l’univers objectif et de l’univers subjectif, leur pas moi. Ils disent Dieu et l’Univers, pour ne pas mourir à eux-mêmes. Ils démontrent l’existence de Dieu pour se persuader que la coïncidence n’est pas pour eux. Pas maintenant. Pas ici, comme cela, debout.

J’appelle Satan la volonté de non-coïncidence au sein de Dieu. Si elle n’existait et puisque toute volonté concourt à coïncider, il n’y aurait pas coïncidence et action, mais identité indifférente. Satan est la sauvegarde de la coïncidence.

J’appelle Satan l’ignorance de la coïncidence au sein de Dieu. Si elle n’existait, il n’y aurait pas connaissance, car celle-ci ne se sait connaissance que par la perception de ce qui n’est pas elle.

Penser « être » sans penser « non-être » est impensable. Penser « être » et penser « non-être » est impensable. Seules sont pensables les non-coïncidences.

Être, dans l’acte de dire « être » profère la mystérieuse négation de la négation qui pour la nier la crée. La coïncidence se sait coïncidence sachant la non-coïncidence. Elle se sait par essence, elle se sait parce qu’elle n’est pas identité de contraires mais existence coïncidente d’oppositions qui se créent de se nier.

J’appelle essence de la coïncidence son mouvement. Sa démarche est résolution en opposés : la naissance par la mort.

Carlo Suarès. Extrait de L’ange masqué (inédit)