Par Lithia

On a coutume de penser qu’aucune trace sur le respect de la nature et de la création ne se trouve dans les textes sacrés du monothéisme. Le présent exposé tentera de démontrer le contraire.

C’est le Docteur Francis Weill, Professeur émérite de Médecine de l’Université de Besançon, qui avait le premier abordé publiquement le sujet de l’Écologie dans la Bible hébraïque et les Traditions juive et judéo-chrétienne le 14 janvier 2002. Avec son autorisation, il nous servira de guide pour certaines approches thématiques de la Torah, et nous lui adressons notre sincère et fraternelle reconnaissance.

Hateva et Élohim partagent la même valeur numérique 86

Dans son livre Le Kabbaliste, Patrick Lévy rapporte des propos de Rabbi Isaac Goldman. Ainsi avait-il expliqué un jour sur Bereshit : “Regarde bien ces mots. Bereshit contient bara, “créa” : le commencement renferme le verbe qui le crée et lui permet de se poursuivre. Bereshit expulsa bara de son sein. Bereshit bara : le commencement créa. Beth (première lettre de bereshit) est une maison, Beit. Elle n’est pas encore habitée. Il va s’y installer sous le nom d’Élohim : Dans le commencement Il a crée Élohim, comme il est dit […]. Élohim figure la qualité agissante de l’Infini béni, ce qui va produire la nature. Élohim et haTéva, la nature, ont la même valeur numérique, 86“.

Rabbi Isaac Goldman ajouta encore : “De quelque façon que tu tordes ces mots, ils disent encore la même chose : désir, membre, enfler, matrice, fils. L’univers écrit une histoire d’amour et de désir“.

Le livre de Genèse (Bereshit) commence par la lettre Beth qui écrit aussi “maison”, ou mieux encore, “maison de…” Or, le mot écologie contient oïkos qui signifie ‘maison’ en grec.

Dominer ou descendre vers ?…

Au cours de sa conférence sur le thème de l’écologie, Francis Weill avait rectifié un contresens qui n’avait cessé d’être véhiculé par le Christianisme et les Pères de l’Église, en ce qui concerne cette fameuse phrase de Genèse 1,28 traduite dans la Bible Segond par : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et assujettissez-la ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.

Francis Weill : “Dans cette phrase, le mot-clef est le verbe dominer. Le mot hébreu est IARED ; le sens de sa racine est aussi descendre. Si l’homme, avec sa puissance descend sur l’animal, il le domine en pesant sur lui ; mais s’il descend vers l’animal, il peut aussi se mettre à son niveau ; ainsi peut-il être amené à le considérer comme son prochain. Or, le respect et l’amour des animaux constituent le fondement d’une écologie éthique“.

Souvenons-nous de quelques passages du Tanakh (Bible hébraïque) et retenons une phrase du Talmud :

Psaume 36,7 : Ta justice est comme les montagnes puissantes. Tes arrêts sont comme l’immense abîme ; aux hommes et aux animaux, tu es secourable, Eternel.

Osée 2,20 : Je (HaShem) ferai un pacte avec les animaux en leur faveur.

Ecclésiaste 3,19-20 : Considérés en eux-mêmes, les hommes sont comme les animaux ; car telle est la destinée des fils d’Adam, telle est la destinée des animaux. Leur condition est la même, la mort des uns est comme la mort des autres ; un même souffle les anime ; la supériorité de l’homme sur les animaux est nulle, car tout est vanité… Qui peut savoir si l’esprit des fils d’Adam monte en haut, tandis que le souffle des animaux descend vers la terre ?

Proverbe 12,10 : Le Juste a le souci du bien-être de ses bêtes ; les entrailles du méchant ne connaissent pas la pitié.

B. Chab. 128b, Talmud : Éviter de faire souffrir les animaux dont les facultés intellectuelles sont modestes est une loi biblique.

Suite à ses explications sur la Kashrout (lois alimentaires de la Torah) Francis Weill ajoute également que la consommation de viande non vidée de son sang est déjà interdite par les lois noahides (Genèse 9,4-5) et que les dispositions rituelles interdisent la chasse à visée alimentaire (et donc la consommation de gibier).

La Torah interdit également les mélanges d’espèces, les modifications génétiques, autant animales que végétales ; elle exige la mise en jachère de la terre, tous les sept ans, notamment pour rappeler que seul l’Éternel est propriétaire de la terre, et aussi pour prévenir les risques de l’agriculture intensive.

À la fin de son exposé, Francis Weill souhaitait terminer par une note très écologique :

À propos du verset (Cantique 2,1) Je suis le narcisse de Sharon, le lys de la vallée, Rabbi Berekia enseigne : Ce verset est dit par la nature sauvage. Dit la nature sauvage : je suis la nature sauvage et je suis aimée, car toutes les bonnes choses de la nature sont cachées en moi, comme il est dit (Isaïe 41,19) : Je planterai dans la nature le cèdre et l’acacia. Dieu les a placées en moi pour y être préservées et quand Dieu me les demandera je les rendrai intactes. (Cant. R. 2,11)

Pastorale, Frédéric Carley Robinson, vers 1923.

Dans le Coran : Des signes pour qui sait

Dans le Coran on trouve une insistance très forte sur la création de tout ce qui compose notre univers par le Divin seul (souvent au pluriel, introduit par “nous”, laissant penser que les anges n’étaient pas exclus en tant qu’associés à la création). Très courtement, voici quelques exemples :

Sourate 51,47 : Le ciel, Nous l’avons construit renforcé. En vérité, Nous l’étendons.

Sourate 13,3 : C’est Dieu qui étendit la terre, y plaça des montagnes immobiles et des fleuves. Pour chaque fruit, il y plaça des éléments de couple. Il fait couvrir le jour par la nuit. En vérité, en cela, n’y a-t-il pas des signes pour les gens qui réfléchissent ?

Sourate 16,5-8 : Dieu a créé les bêtes de troupeau pour vous. Vous y trouverez moyen de chaleur et des utilités. Vous en mangez. Et quelle fierté pour vous lorsque vous les ramenez le soir et aussi quand le matin vous allez au pâturage.

Sourate 22,5 : Nous faisons rester dans l’utérus ce que Nous voulons jusqu’à un terme fixé.

Le maître soufi Djalal al-Dîn Rûmi face à la création

Le Soufisme, mystique bien antérieure au Coran (tout comme la Kabbale est antérieure à la Torah), est habitué à traiter la création, l’univers et la nature non seulement comme un ensemble extérieur à l’être humain, mais aussi comme partie du monde intérieur de chacun. En ceci, il est très proche de mouvements mystiques très anciens de l’Hindouisme et plus tardivement de principes bouddhiques.

En tout cas, l’Homme parfait de l’idéal soufi est comme Ibn Arabi l’avait décrit :

Il réunit en lui la forme de Dieu et la forme de l’univers. Lui seul révèle l’essence divine avec tous ses noms et attributs. Il est le miroir par lequel Dieu est révélé à lui-même et, par là, la cause finale de la création.

Dans ses Odes mystiques (Dîvan-E Shams-E Tabrîzi) Djalal al-Dîn Rûmi laisse sans cesse tourbillonner les mots, les allusions à la nature, aux étoiles, comme en témoignent quelques extraits :

Ode 462 : Je suis un droit cyprès, c’est là le signe de ma droiture ; il n’est pas de meilleure image de la droiture que la taille du cyprès. L’agilité, la beauté, le rayonnement sont les témoins de la lune ; l’éclat des étoiles, c’est la preuve et le témoin du ciel. O roses et roseraies ! Qui sont donc vos témoins ?

Ode 847 : De quelle merveilleuse façon ces bois nourrissent-ils notre âme en secret ? C’est ici que le léopard et la gazelle s’écrient “Yâ Hû ! O Lui ! O Lui !” Lui, refuge des soupirs ! qui donc nous attire ? Un lion qui n’allaite que de son propre lait notre Moi le plus profond, un lion qui sauve notre Moi de nous-mêmes.

Ode 871 : Le vert printemps est venu, la miséricorde s’est répandue, le lys est devenu pareil au glaive trempé de ‘ali. Les parcelles de terre ont été fécondées par le ciel ; neuf mois sont passés ; c’est pourquoi celle qui était grosse est devenue agitée. La fleur de grenadier s’est épanouie, le ruisseau ressemble à une cotte de mailles. La campagne est fleurie de violettes, la montagne couverte de tulipes. Le bourgeon a ouvert ses lèvres, c’est le moment du baiser.

Ghazal II : D’abord tu fus minéral, ensuite végétal, puis tu devins animal : comment serait-ce caché à tes yeux ? Après cela tu devins homme, doué de connaissance, de raison et de foi. Vois comme est devenu un tout ce corps, qui est une partie de ce monde de poussière ! Quand tu auras voyagé à partir de ta condition d’homme, sans nul doute, tu deviendras un ange. Quand tu en auras fini avec la terre, ta demeure sera le ciel. Dépasse le niveau de l’ange : pénètre dans cet océan, afin que ta goutte d’eau devienne une mer plus vaste que cent mers d’Omân. Renonce à cette notion de Fils, dis, de toute ton âme : “Dieu est Un”.

Les prises de conscience modernes : un appel chrétien

Quittons quelques instants la mystique pour nous attarder à un appel urgent qu’avait lancé Théodore Monod dans Et si l’aventure humaine devait échouer (1991) :

Comment le Christianisme officiel, institutionnel, celui des conciles, des confessions de foi ou des dogmes, celui de la théologie aura-t-il pu ignorer deux mille ans durant le dramatique et pathétique problème de la condition animale sans songer à prendre résolument parti contre les bourreaux, sans faire sa place dans son enseignement, dans ses traités, ses manuels et ses catéchismes à la souffrance des bêtes, éternelles victimes de la cruauté humaine ?

Au sujet de Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux (Genèse 9,2) le célèbre naturaliste, fils de pasteur, laisse libre cours à sa sensibilité :

Et puis, surtout, les commentateurs nous expliqueront que cette royauté humaine, ce pouvoir donné à l’homme sur la création n’a rien à voir avec une tyrannie ou une dictature, mais qu’il s’agit, bien au contraire, d’un service, l’homme devenant le délégué de Dieu, un gérant, un gestionnaire, un intendant, un régisseur. Toute une littérature consciente des excès d’un anthropocentrisme trop radical, ne voit en l’homme que le lieutenant de Dieu, chargé de gérer la création, avec bienveillance, mesure et sympathie. Dans l’abstrait, on peut en effet tout imaginer et tout espérer ; la réalité, hélas, s’est révélée différente : l’homme, en fait, a bien été la terreur des êtres vivants, aggravant même le poids de ses violences, par le constant perfectionnement de ses armes“.

Khalil Gibran, poète libanais issu d’une famille de chrétiens maronites, nous sensibilise de la même manière dans La voix du Maître :

Et j’ai entendu le ruisseau se lamenter comme une veuve pleurant son enfant mort, et j’ai demandé : ‘Pourquoi pleures-tu, mon pur ruisseau ?’ Et le ruisseau répondit : ‘Parce que je suis contraint d’aller à la ville où l’Homme me méprise et me préfère des boissons plus fortes et fait de moi le réceptacle de ses déchets, souille ma pureté et change ma qualité en ordure’.

Et j’ai entendu les oiseaux se plaindre, et j’ai demandé : ‘Pourquoi pleurez-vous, mes beaux oiseaux ?” Et l’un d’eux s’approcha, se percha au bout d’une branche et dit : ‘Les enfants d’Adam viendront bientôt dans ce champ avec leurs armes mortelles et nous feront la guerre, comme si nous étions leurs ennemis. Nous nous disons adieu, car nous ne savons pas lequel d’entre nous échappera à la rage de l’Homme. La Mort nous suit partout où nous allons’.

Le soleil apparut derrière les pics montagneux et dora les cimes des feuillages. J’ai regardé cette beauté et je me suis demandé :

‘Pourquoi l’Homme détruit-il ce que la Nature a construit ?’

Ajoutons à ce double hommage à deux chrétiens d’exception (du 20ème siècle), encore ce qu’il y a de plus beau et de plus propice à la méditation, un autre morceau choisi du même livre de Khalil Gibran :

Et je savais que la terre est comme une belle épousée qui n’a pas besoin des joyaux faits par l’homme pour rehausser sa beauté, mais qui sait se satisfaire de la verdure de ses pâturages, des sables dorés de ses rivages, et des précieux joyaux de ses montagnes.