La quête extatique de Rabbi ben Azzai

Par Spartakus FreeMann

La quête extatique, le Pardes

L’histoire du Pardes peut être lue dans un sens non plus théologique ou philosophique, mais extatique. Pour Maimonide, le Pardes était le « Pardes ha-Hochmah », le Paradis de la Connaissance et donc, selon Maimonide, Rabbi Aqiba, la figure centrale de cette histoire, était le plus sage et le plus parfait des quatre. Rabbi Aqiba reproduisait en effet la contemplation d’Adam des mystères métaphysiques supérieurs…

Toutefois, pour certains Kabbalistes, le personnage principal était Rabbi ben Azzai, celui qui mourut en entrant dans le Pardès. Selon eux, le Pardès n’était pas du ressort du monde de l’intellect mais se rapportait à l’expérience de la Lumière suprême, lumière qui sort du champ de conceptuel ou de l’intellectuel. La Lumière a une importance effective au sein de la mystique et de la Kabbale juive car c’est la première création d’Elohim dans la Genèse, le Midrash fait le portrait d’Adam en tant qu’être de lumière, vêtu de lumière qu’il perdra après son expulsion de l’Éden. Ainsi, la principale activité d’Adam était la contemplation de la Lumière de la Shekhinah et le Pardès est, selon cette tradition, empli de Lumière. Dans sa Chute, Adam a perdu la possibilité de contempler la Lumière et la perte de son vêtement de lumière est centrale dans certains textes juifs : « Mais Adam privé de la Lumière Divine… devint l’égal des bêtes stupides » (Livre d’Adam et de Seth).

Selon le même texte, Énoch entra au Pardès et y planta un arbre, ce qui nous renseigne sur la tentative d’Énoch pour reconstruire et réintégrer la position d’Adam, thème récurrent des discussions sur le Pardès. Dans la littérature des Hékhaloth nous retrouvons le même thème et dans un manuscrit anonyme nous lisons : « Ben Azzai entra et mourut. Il regarda la radiante lumière de la Présence Divine comme un homme regarde la lumière du soleil et devient aveugle par l’intensité de la lumière… Il ne désirait pas en être séparé, il y resta caché… il resta là, dans cette Lumière que personne ne peut voir et y survivre ». Ce texte ne relate pas l’expérience de personnes regardant le Chariot ou le Trône, mais la Lumière de Dieu (Tzvi ha Shekhinah). L’idée développée dans ce texte est essentielle, car, c’est la première fois que l’on parle d’une union avec la Lumière Divine. Il y a un grand désir de s’unir à la lumière de la Shekhinah, le désir d’expérimenter l’entrée dans la lumière divine et d’y demeurer. L’idée de désir implique une forme d’érotisme, particulièrement concernant la Shekhinah, qui est la partie féminine de Dieu.

Ainsi, Rabbi ben Azzai ne pouvait se détacher de son expérience mystique, il était « caché dans le lieu de son adoration ». Cette mort était la mort des pieux dont l’âme s’est séparée des préoccupations du monde matériel et s’est attachée au monde supérieur. La mort d’Azzai n’est pas un accident ou une faute mais une réussite. L’histoire de Rabbi ben Azzai suit les trois phases : via purgativa – séparation du monde – via illuminativa – contemplation de la Lumière divine – et via unitiva – fonte dans la lumière divine.

Selon un texte anonyme de la fin du XIIIe siècle, la Lumière Divine attire âme « qui est faible par rapport à la Lumière divine » et l’union de âme et de la lumière peut se réaliser par l’utilisation des combinaisons de lettres, ou tserouf : « si un homme fait en sorte que son âme s’attache par la méthode de l’hithdobedouth, son âme serait mmergée dans cette lumière et il mourra comme Ben Azzai ». « Par les combinaisons de lettres, leur unification et leur inversion, nous invoquerons l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal… celui qui fait cela sera dans le même danger de mort que ben Azzai ».

Selon le Talmud : « Celui qui a vu ben Azzai dans ses rêves est lui même sur le chemin de la piété » (Berakhot 57b) et selon une interprétation de son histoire, ben Azzai nous enseigne que « Dieu se montre aux pieux à l’approche de l’heure de leur mort » (Genèse Rabba lxii).

Dans certaines pratiques de méditation kabbalistique, deux étudiants se regardent, s’observent afin de déceler le moment où le compagnon devient lumineux lors de sa pratique d’adoration et d’union à la lumière divine. Selon certains témoignages, le pratiquant habité par la Présence Divine a un visage irradiant de lumière, et nous connaissons ce phénomène dans la Prière du Coeur dans la tradition chrétienne…

Pour les Kabbalistes, le Pardès est visible et corporel, matériel, un lieu et un objet sensuel, Dieu sont une Lumière, Adam le Fils de la Lumière…La mort mystique est le véritable but de la Kabbale extatique qui la considère comme l’expérience ultime et extrême que doivent rechercher les mystiques désirant l’union avec la Lumière divine. La mort mystique au sein de la Kabbale suit l’exemple de Moise qui demanda à mourir afin de rester en état d’union avec Dieu. Rabbi Azzai en est le symbole dans l’histoire des Quatre du Pardès, il représente le type même de celui qui décide de sa mort en cherchant l’union totale avec la lumière divine.

En ce sens, on comprend mieux le rôle de Rabbi Aqiba qui entre et ressort, s’arrêtant au moment extrême de la fusion avant avec Dieu…Tous les mystiques ne suivent pas le chemin de la mort mystique mais ils essayent de s’en approcher le plus possible par différentes techniques, ils entrent alors dans un état d’extase qui doit être contrôlé, avant de revenir vers le monde réel. Revenus, ils possèdent souvent le sentiment de détenir une mission prophétique – en ce sens nous pouvons rapprocher cette pratique de celle de la Kabbale prophétique d’Aboulafia.

Rabbi ben Azzai nous dit ainsi, par son exemple, la pratique mystique extrême de la méditation kabbalistique. Il n’est pas fautif ou maladroit en entrant dans le Pardes, son désir est seulement de s’unir à la Lumière et de rester dans cet état et donc de mourir. Il est évident que cette forme extrême de mystique ne doit pas être suivie, ou n’être suivie que par des personnes suffisamment évoluées et conscientes des conséquences d’un tel mouvement de l’âme…

Spartakus FreeMann, Nadir de G., septembre 2004 e.v.

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