Par Carlo Suarès

1

בּראשית

LA PROJECTION DU MOUVEMENT CREATEUR

EN L’ HOMME

1ère méditation : בּ = 2

Deux ! tel est le nombre qui surgit avec la simple perception du fait que j’ai constaté quelque chose : un objet, l’Univers, un grain de poussière, n’importe quoi.

Deux encore, lorsque la conscience se pose elle-même en tant que question. La conscience consciente d’être est sa propre interrogation. Le deux apparaît à l’origine, dès l’origine de tout acte de conscience. Avant le deux, il n’y a pas de question posée.

2ème méditation : ר = 200

M’interrogeant sur moi-même conscience consciente d’être, me constatant deux בּ et encore deux ר en me situant dans le cosmos (200), je constate de ce fait le deux dans la conscience et dans le cosmos. Cette méditation devient de plus en plus douloureuse, car elle rend de plus en plus perceptible l’état d’isolement de la conscience individuelle. J’en viens à éprouver d’une façon intolérable que « le moi est prisonnier de l’univers », qu’il n’a pas d’issue. Le moi en tant que problème se heurte au 200, lequel est la substance même de l’univers, impénétrable à la connaissance de celui qui cherche la connaissance. Si je m’accommodais de cet état, je n’irais pas plus loin.

Au contraire, je parviens à une tension extrême et cette crise me conduit au désespoir. La conscience individuée se heurte à la perception inexorable et incompréhensible de l’existence de l’univers, à la façon dont un prisonnier se fracasserait la tête contre les murs de sa prison. Toute tentative d’union avec un principe supérieur apparaît comme n’étant qu’une évasion. Et même toute activité tendant à me faire perdre mon individualité séparée dans le social.

Le moi isolé cherche tous les expédients pour « sortir » de son isolement. Ma méditation me ramène toujours avec fermeté à l’examen de ces tentatives.

Lorsque je me rends compte qu’elles sont illusoires, je me retrouve face à face avec moi-même et « me constate ». L’acceptation de ce fait peut provoquer une détente.

3ème méditation : א = 1

Cette détente, due à la perception du phénomène de la conscience isolée, peut engendrer une poussée intérieure (semblable à celle du poussin qui brise sa coquille en naissant).

Cette poussée interne est exprimée par le chiffre א 1.

C’est le début d’une nouvelle vie, un recommencement, un renouvellement, un renouveau, une pensée créatrice sentie, éprouvée mais non pensée, qui ne se connaît pas elle-même, qui ne sait pas ce qu’elle deviendra.

4ème méditation : ש = 300

À l’angoisse, au désespoir d’une conscience prisonnière d’elle-même, a succédé un frémissement de bonheur en expectative. C’est un bonheur pour ainsi dire projeté au-devant de lui-même, dans un état créatif, où la conscience a la possibilité de percevoir son être en tant que processus en mouvement. Ce bonheur n’est pas assis sur le dénombrement des possessions dont le moi s’imagine avoir besoin pour étayer la perception qu’il a de lui-même. C’est au contraire, une sorte de « vide en mouvement ». C’est le mouvement de relation entre l’existence et l’essence ; entre les nombres et l’infini ; entre l’Univers et la Conscience. C’est le mouvement cosmique de tous les contraires qui s’engendrent mutuellement et se détruisent. Ce mouvement créateur est le perpétuel mouvement de création cosmique : le ש 300.

5ème méditation : י = 10

Et sa trace dans le monde de l’humain est le י 10.

Car l’homme en qui se produit ce renouveau devient créateur dans le monde des hommes. Cette nouvelle vie est le י 10, réalisation du א 1 immanent, trace de l’action qu’accomplit la spontanéité immanente dans le monde des contingences.

6ème méditation : ת = 400

Et alors apparaît l’irréductible force de résistance de l’univers, la permanence de l’impérissable « il y a » sur la danse de mort de tout ce qui existe. Et quelque infime que soit l’homme, poussière sur ce grain de poussière qu’est le globe terrestre, perdu dans les inimaginables immensités du cosmos, l’homme agent conscient de la puissance créatrice de l’univers, réalise, rend actuelle et réelle cette puissance, du fait qu’il est si petit.

Cette puissance est le ת 400.

Commentaire :

Le mot Berèchith par lequel commence la révélation du mouvement créateur dont l’univers est le lieu, a pour but de projeter en moi-même ce mouvement créateur, c’est-à-dire de me projeter au sein de ce mouvement créateur. Rien n’est plus stérile, donc nuisible, à des consciences endormies, que de s’enseigner mutuellement : « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre ». Ce commencement, ce Dieu, cette création n’ont aucune réalité, étant inconcevables. La connaissance réelle est plus exigeante que cela. Pour qu’elle naisse, il est indispensable que meure par éclatement interne la conscience individuelle isolée dans son intellect. C’est afin de provoquer cet éclatement interne que le mot Berèchith a été composé.

Du 2 au 200, au 1, au 300, au 10, au 400, il offre à la méditation des vibrations qui, de l’interne au cosmique, à l’interne au cosmique, à l’actuel au cosmique, sont de nature à provoquer un véritable déchirement de la conscience. À cet effet, la méditation doit parvenir à un degré suffisant d’intensité. Cette intensité ne peut être obtenue artificiellement. Elle est le fruit d’une vocation. À la façon d’harmoniques qu’engendrent les battements d’une cloche, cette initiation au Berèchith engendre en moi l’écho de la création de la conscience de l’univers. À partir de là, je peux entrer dans la lecture du Livre, car le Livre peut entrer en moi.

Récapitulation :

Ayant franchi le seuil de Berèchith, je suis arrivé à récapituler le processus qui m’a conduit jusque-là, lequel est le seul départ possible, la seule démarche qui s’offre à la conscience consciente d’être. Il n’y en a pas d’autre. Qu’il s’agisse de l’individu humain et de son monde personnel, ou de la conscience en tant que phénomène cosmique et de l’univers entier, aussitôt que la conscience se pose elle-même étant, c’est le בּ, le 2 qui est là. Sous quelque forme qu’il se perçoive lui-même, c’est le contenant de ma conscience qui se déclare conscience.

2

ברא

LA CREATION

Reprenant donc ma méditation à son départ, et perméabilisé au flux créateur de l’univers, je rencontre le mot ברא Bara, soit 2. 200. 1 (ou 1000, le Aleph étant final). Cette succession de nombres veut dire création, c’est-à-dire surgissement du א 1 (et dans le cosmos du 1000). Le ב 2 se percevant lui-même engendre une vie interne par le durcissement qu’est sa propre affirmation. Affirmation double puisque 2 est perception de soi et ר 200 constatation du ב 2 cosmique et perception du cosmique dans le particulier. C’est le double mouvement mystérieux de la conscience, qui, pour se constater elle-même, crée, constate, « invente » l’univers : Bara veut dire créer et séparer.

3

אלהים

LA DRAME DE LA CONSCIENCE D’ÊTRE

Bara m’offre ainsi une occasion de contemplation. Le Aleph final 1000 est impensable. La pensée reprenant ses droits, je reviens au א 1, au frémissement interne de la nouvelle vie qui cherche à naître en moi, qui est née en moi, qui veut sa réalisation. Cette réalisation peut se produire. La voici décrite, expliquée, et voici l’instrument, le processus, la forme ou plutôt les forces innombrables telles qu’elles apparaissent : c’est le troisième mot : 1, 30, 5, 10, 40 (40 ou Mèm final 600). Ce mot se lit Élohim.

Élohim est le surgissement créateur, qui projette dans le monde contingent, actuel, concret, le grand mouvement cosmique qui s’était révélé dans le mot Berèchith. Ce mouvement dialectique de tout ce qui est vivant est rendu visible, charnel et en même temps exalté dans le ל Lamed (30) de Eloh, suivi du ה Hé (5), qui est le signe de l’harmonie, de la vie même, dans son essence, c’est-à-dire dans son être.

Récapitulation :

Avant d’aller plus loin dans le mot Élohim, je sens qu’il est utile de récapituler les mots אלה ברא בראשית car le ים Im final qui exprime le masculin pluriel ne prendra tout son sens que lorsque j’aurai intégré le mot אלה Eloh en fonction de la place qu’il occupe dans cette succession de nombres. La récapitulation 2-200-1-300-10-400-2-200-1000-1-30-5, exige qu’à la fois je conçoive et perçoive, en d’autres termes que je vive intensément le drame de la conscience d’être, isolée dans son individuation, qui se perçoit e tant que dualité, et qui de ce fait lance un défi à l’être-conscience par ce cri : « si je suis séparé de toi, quelque infime que je puisse être, ton intégrité n’est pas ». Cette non-soumission, cette non-acceptation de la dualité créature-créateur est la racine, la source de la position hébraïque. La conscience consciente d’être se perçoit sans dimensions, sans mesure, sans conditionnement espace-temps et se constate en même temps individuée, particularisée à l’extrême, du fait que, ne renonçant à aucun possible, elle tend vers l’improbable. Toute autre démarche lui apparaît comme régressive, tout abandon, trahison ; tout renoncement, assassinat. Il n’y a ni descente de l’esprit dans la chair, ni ascèse de la conscience individuelle vers une vie universelle, mais poussée irréversible de vie créatrice en état de création. Loin de se sentir écrasé par l’immensité de l’univers visible, l’homme tire argument de sa propre exiguïté pour affirmer que si la conscience consciente d’être en est arrivée à se percevoir étant, dans ce minuscule grain de poussière qu’est l’homme, c’est qu’elle est parvenue au bout de sa course, à la façon dont un rayon lumineux rencontre une surface réfléchissante au fond d’un puits et est renvoyé par elle. À travers toute l’évolution de la nature et des espèces inconnues et connues (quelles qu’aient été les démarches de cette évolution) la conscience consciente d’être se réveille, se retourne, se réfléchit dans l’homme, par l’homme. Le Berèchith l’invite aussitôt à rechercher le dialogue de conscience à conscience, c’est-à-dire d’égal à égal.

Mais au début, préalablement à tout, il y a l’identification de ma conscience avec le ב 2. Et c’est ce défi de l’individuel à l’universel, qui, intensifié jusqu’à l’éclatement, pourra briser ma coque individuelle. À cet effet apparaît le א 1, lequel est fort dangereux car son interprétation, avant même son énoncé, projette le psychique dans l’une ou l’autre des deux directions opposées, contradictoires, antinomiques, réelles toutes deux ; l’unité universelle et l’unité individuelle. Rechercher la première, c’est amplifier la seconde, c’est détruire la première. Abandonner le moi individuel pour le moi universel, c’est agrandir ce moi à l’échelle de l’univers et, loin de briser cette coque, la pétrifier. Renoncer à rechercher l’universel, c’est se plaindre dans le labyrinthe d’une petite vie centrée sur elle-même.

En vérité le א 1 peut prendre naissance ou, au contraire, être remplacé par les mille et une illusions spirituelles. Il peut être là et n’être pas perçu, car ce qui est perçu appartient au monde limité des sens. Berèchith dit que c’est le ש 300 qui en jugera, si le 300 est sauvegardé, que c’est le י 10 qui le prouvera si le 10 est voulu en acte, que c’est le ת 400 qui le consacrera si le 400 s’affirme.

Telle est la récapitulation de Berèchith, qui permet à la conscience consciente d’être, de se faire pénétrer par le mystérieux Bara où le 1 devient 1000, à tout jamais impensable.

Et pourtant c’est dans l’impensable qu’à partir de là doit avoir lieu le phénomène, le processus de conscience par laquelle celle-ci devient Eloh.

Le mot Élohim est un seuil difficile à franchir. Il était relativement facile dans le mot Berèchith, de sauter du 1 au 300, car ce grand mouvement cosmique était pensé avant d’être constaté. Il est plus difficile de passer du 1 au 30, car le 30 doit être constaté et non pensé. Et comment constater dans le monde perceptible des formes, le renoncement éternel du 3 ? Si tout ce qui vit meurt, si tout ce qui est fait se défait, si tout e qui est construit se détruit, où et comment retrouver l’essence vivante de tout ce qui est, la vie en perpétuel renouvellement, le 3 dans le manifesté, c’est-à-dire le 30. Que les homes bâtissent des édifices, qu’ils établissent leur pouvoir ou qu’ils affirment leur personnalité, qu’ils préparent le lendemain ou qu’ils sauvegardent le patrimoine du passé ; qu’ils s’installent dans leurs mœurs, leurs coutumes, leurs traditions ; toute leur activité tend à enraciner dans leur conscience la conscience d’être quelque chose. Là est le grand hiatus, la grande séparation entre l’homme tel qu’il est et l’homme Eloh, c’est-à-dire entre l’homme contingent, conditionné , et sa propre essence en laquelle sont sauvegardés tous les possibles de l’être non-conditionné. C’est dans ce hiatus, à l’intérieur même de cette séparation que se situe 1, 30, 5 : אלה Eloh.

4

בּראשית

LA MAISON DE L’UNIVERS

Si maintenant, je récapitule encore une fois, dans une méditation sans cesse approfondie, les rapports de la conscience et ce par quoi elle se sait étant, je vois que le mot

בּראשית Berèchith est fait de בּית Beith englobant, contenant ב־(ראש)־ית ׃ ראש

Le début et la fin de בּראשית Berèchith se renferment dans la désignation visible de בּית Beith = maison, entourant ראש Roch = la tête, le principe. Cette lecture nous indique que בּית Beith : 2, 10, 400 entoure, contient, enrobe ראש Roch : 200, 1, 300. Ces nombres étant déjà bien connus, je saisis immédiatement le sens de cette indication. En effet ראש Roch le principe, la qualité intrinsèque de l’univers est constitué par sa dualité, par le א 1 insaisissable, impensable, de l’origine de toute vie et en même temps (du fait de ce א 1 ) par le ש 300, lequel exprime le grand mouvement vital trinitaire, qui anime le monde. Le 200, ר réapparaîtra au cours des premiers versets dans ארץ Erets (terre), רוּחַ Rouah’ (souffle), מרחבת Meravoth (le mouvement de ce souffle), וימר Vayomer (du verbe parler, dire), et enfin אור Aur (qui est la lumière), et c’est là que son sens se révélera le mieux.

En effet, la lumière est à la fois la plus grande vitesse (le plus grand mouvement) dont est susceptible l’univers, et la plus grande résistance qu’oppose l’univers à tout changement de vitesse. La lumière fait masse en ce qu’elle oppose, à toute intervention, la constante de son intensité. Si je pouvais imaginer un infini de vitesse animant un souffle divin, je devrais en même temps l’imaginer dompté, réduit à la vitesse de la lumière, que lui concède l’univers. L’univers lui accorde le ombre de la lumière et pas plus. Et le fait même que l’univers existe prouverait dans cette métaphore, l’acceptation du souffle infini. L’univers ne peut pas plus, le souffle ne veut pas moins. La lumière est le compromis, le pacte entre la conscience et son contenant. Le « pas plus » d’un côté et le « pas moins » de l’autre, maintiendront cette tension dans une constante. Et cette tension sera le cœur même du mythe hébraïque, depuis le verset de Berèchith : « que la lumière soit », jusqu’à l’Évangile de Jean. Le mot אור Aur, la lumière (1, 6, 200) exprime on ne peut mieux, ce caractère double, antinomique, contradictoire de la lumière.

Sans perdre de vue le mot Berèchith, qui me retient encore, je laisse ma méditation se poser librement sur le mot-clé, sur l’événement qu’est אור Aur, la lumière. Celle-ci apparaît, ainsi que chacun le sait, bien avant la création de toute source lumineuse. En vérité les astres seront considérés comme les habitants du monde de la lumière physique, plutôt que comme générateurs de lumière. Et Jean qui reprend, en la rénovant, la tradition ontologique, peut aller jusqu’à négliger complètement l’aspect physique de la lumière, et jusqu’à identifier celle-ci à ce que l’on a coutume d’appeler Verbe ou Parole, ce Verbe étant coexistant avec le Berèchith (qu’encore une fois on dénature en le traduisant « au commencement était le Verbe »). Ce Verbe créateur impliqué dans Berèchith est « la lumière des hommes » déclare Jean.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit, encore et toujours, et uniquement du thème essentiel de la tradition ontologique, c’est-à-dire des rapports de la conscience consciente d’être et de son contenant. Je dis bien son contenant et non son contenu. La psychologie moderne nous parle surabondamment du contenu de la conscience. Mais il ne peut s’agir pour cette science que de la conscience consciente d’être quelque chose. Ce quelque chose est précisément son contenu, c’est-à-dire l’accumulation des couches stratifiées de mémoire. Cette mémoire allant jusqu’aux abîmes ancestraux échappe à la perception. Le contenu de la conscience, sous quelque forme qu’on l’envisage, est du passé enregistré.

La tradition ontologique pose un être conscient d’être, c’est-à-dire une conscience consciente d’être, un perpétuel renouvellement, un jaillissement intemporel et constant, donc incréé, sans passé, donc sans contenu. Mais cette conscience a un contenant : la lumière. Non pas la lumière en tant que produit d’une source particulière, mais la lumière en temps que celle-ci est le choc de la conscience et de ce par quoi elle se reconnaît étant, c’est-à-dire l’équation d’un univers fini. Prise de conscience, perception, parole sont un seul phénomène. Le contenant בּית Beith (la maison) apparaît. La conscience peut nier, renier, rejeter ou méconnaître tout contenu, mais elle est obligée d’admettre, de constater, de reconnaître le « il y a ».

« Il y a » est sa demeure, laquelle existe.

בּראשית Berèchith avec ce qu’engendre la conscience. En sa perception est son nom. Et son nom est la conscience d’être. Et celle-ci est l’Élohim créateur en יהוה YHWH, réalisation de l’immanence. Par cet acte magique qu’est la vie interne de la conscience consciente d’être, celle-ci pulvérise, « désatomise » les éléments de la maison.

L’infini contenu dans le nombre ne cesse de le transfigurer. C’est en cette transfiguration et non en une fuie vers l’illusion d’une transcendance que se joue le drame du mythe hébraïque.

Je reviens maintenant une dernière fois à בּראשית Berèchith en tant que ראש Roch (la tête) contenu dans בּית Beith (la maison). Le 200, 1, 300 de ראש Roch est devenu complètement lisible, par l’effet de ma méditation sur le ר, 200. Le « principe » à la fois cause et effet de l’univers, son élément, son essence sa matière, son mouvement, tout cela est fait du 200, 1, 300, ראש Roch. Tout ce qui est, tout ce qui existe, intérieur à soi comme la conscience, ou extérieur à soi comme le corps, et les relations réciproques de tout ce qu’il y a, de ce qu’il y a eu et de ce qu’il y aura ; l’espace et le temps ainsi que le continuum espace-temps ; le commencement et la fin, le devenir et l’être dans leur coexistence ; tout cela est ראש : 200, 1, 300.

Et consubstantiel à tout cela est son contenant, בּית Beith, sa maison = 2, 10, 400, laquelle est dualité, réalisation concrète du mouvement créateur et force cosmique : pacte entre l’infini et le nombre.

Je peux clôturer cette série de méditations en constatant que le mot : בּראשית Berèchith dans la mesure où il se révèle à moi (du fait qu’il me permet de me révéler à moi-même) peut me faire participer au processus de la vie universelle, auto-engendré, auto-alimenté, et auto-conscient.

5

את השׁמים ואת הארץ

LA PERFECTION DE LA FORME

Je me replonge dans la perception de la conscience consciente d’être, en tant que dualité, à la fois intemporelle, immesurable et comme prisonnière dans le créé. J’ai senti, j’éprouve encore avec force l’inexorable condition de « cela qui ne peut pas se supprimer », de « cela qui ne peut pas ne pas être ». Et, en même temps je sens au tréfonds de cette « compression » un surgissement, un frémissement inconnu en voie de naître, improbable possible, perpétuelle naissance. Je viens en fait de reparcourir les mots בראשית ברא אלהים Berèchith Bara Elohim et, et j’en suis justement à ce את Èt : 1, 400, mettant en présence la spontanéité immanente du א, 1 et l’obstination formidable de tout ce qui est, de l’univers dans la force de sa matérialité, le ת, 400. Ce qui est en cet état de perception, c’est la conscience humaine telle qu’elle est aujourd’hui, en ce moment, en soi-même. Elle sera définie beaucoup plus loin au cours du récit où l’homme, expulsé de la matrice prénatale symbolisée par le Jardin d’Éden, sera devenu « comme l’un de nous », dira l’Élohim dans le texte français. Le sachant, me sachant ce אלה Eloh, ce 1, 30, 5, je me concentre sur ce surgissement du א, 1 ; sur cette réalisation du ל, 3(0), du mouvement créateur en moi ; et sur cette vie, ה, 5. Je sais que le ה Hé, 5 fait aussi fonction d’article (le, la, les) ; mais tandis qu’en français, il ne fait que désigner, il aune signification extraordinaire dans la tradition ontologique (et on le verra au deuxième chapitre de la genèse, lorsqu’apparaîtra יהוה YHWH l’Être-Étant), car désigner c’est dire que cela est, et cela n’est que si cela est désigné, En somme, pour la conscience consciente d’être, il n’y a pas de différence, il n »y a pas de hiatus entre désigner et créer.

Je continue donc ma lecture. Que se produit-il après que את בראשית ברא אלהים

Berèchith Bara Elohim Et.

Il se produit השׁמים Hachamaïm. Je comprends le ה, Hé création-désignation et j’arrive à שׁמים Chamaïm : 300-40-10-600, que le texte français traduit « cieux » (quand ce n’est pas ciel), ne sachant pas que מים Maïm n’est autre que « Eaux » au masculin pluriel. Ce sont ces Eaux que nous retrouverons à la fin du deuxième verset. Ce qui est créé, c’est d’abord évidemment le grand mouvement cosmique du שׁ Chin 300 auquel s’ajoute מים Maïm, c’est-à-dire la même contradiction qui se trouvait dans la perception suraiguë du את Èt, 1-400, mais renversé dans la création et actualisé, existant en fait, les deux catégories se rencontrant dans le monde concret : le ת 400 devenant מ 40 et le א 1 devenant י 10.

Voilà le מי 40-10, le grand brassage préliminaire de la contradiction מ 4(0) et י 1(0), lequel a pour conséquence le ם Mem final 600 cosmique de tout ce qui existe, le processus vivant que composent ensemble le 2 et le 3.

ואת

Le ו Vav 6 se projette évidemment dans la conscience. Le voici existant, et, tandis que dans nos langages il n’assume pas d’autre valeur que ka conjonction copulative, et (les cieux et la terre, lit-on), le ו Vav 6 ici (et plus tard dans le יהוה YHWH ) est réellement, en fait, copulatif. Tandis que ces mots ne sont que des signes, ici, chaque lettre est vivante, active, fonctionnelle, réelle, créatrice, on voudrait dire magique.

Il y avaitאת השׁמים Èt Hachamaïm, il y a en outre את הארץ Èt HaArets. Il y a את ו את Èt VeÈt : « ceci », lequel, par son existence, fait qu’il y a aussi « cela ». Car s’il est vrai que שׁמים Chamaïm est complet et total (puisqu’il contient le grand mouvement cosmique créateur du שׁ 300 dans les réalisations concrètes des י 10 et מ 40, lesquelles font surgir le ם 600) où suis-je, dans quoi suis-je, moi qui tout Eloh que je sois, ne suis qu’un homme, infime poussière sur un grain de poussière ? Quel est le contenant de cette conscience ? De quoi est-il fait ? D’où émane-t-il ? Quelle est sa substance ?

Je sens en moi, maintenant, l’existence du 6, en moi se fait l’éternelle copulation du 2 et du 3 ; de ce terreau fécond surgit le 1 imprévisible, insaisissable ; la liberté initiale qui échappe à tout et d’abord à elle-même… et voici, encore, toujours, brutalement, le 400 inexorable, l’incompréhensible obstination de tout ce qu’il y a partout, de l’indestructible existence de tout ce qui meurt… Pourrai-je jamais sortir de cette prison ?

הארץ

Cette prison n’est pas une prison, me dit le texte. Ton contenant, ton corps, la terre dont tu es fait, cette poussière qui est ta maison, est fertile. La première lettre qui désigne ארץ Èrets est le א Aleph primordial, le 1 des germes qui germent en liberté.

Ainsi ארץ Èrets est en mouvement, ou, plus exactement, contient en ses profondeurs le germe de la spontanéité immanente, tandis que sa substance est le 200 de la résistance cosmique, la constante lumineuse qui s’oppose à toute variation. L’antithèse 1-400 de את Èt devient 1-200 (à l’intérieur de quoi viendra se situer le 6 fécond, pour former אור Aur, la lumière 1-6-200). Et cette antithèse en acte engendre le ץ Tsadé final 900 de la perfection de la forme, de l’accomplissement féminin.

Nous sommes ici – il ne faut pas l’oublier – dans le domaine de l’intemporel. Le mythe n’a pas encore démarré dans le devenir. Celui-ci n’apparaît qu’à partir du moment où les noms des essences sont modifiés non par l’effet d’une volonté dite divine (qui dit volonté dit désir, mais est-il nécessaire de revenir indéfiniment sur le caractère enfantin des religions ?), mais par l’effet d’une nécessité interne que seuls peuvent révéler les nombres. Le passage se fera au moment où Élohim criera à אור Aur lumière le mot יום Yom jour et à חשך H’ochekh ténèbres, le mot לילה Layelah nuit.

Pour l’instant, nous sommes donc dans l’intemporel de ארץ Èrets. La perfection 900 n’y est par conséquent contenue qu’à la façon dont l’arbre se trouve dans la graine ; l’actuel est encore à venir, puisque l’homme n’est pas encore là. L’homme à son apparition, sera défini « spontanéité immanente ayant germé dans le sang » אדם Adam car דם Dam veut dire Sang. Ce n’est qu’au deuxième chapitre de la Genèse que la Terre deviendra l’Épouse dans le sang ; ארץ Èrets se transformera en אדםה Adamah. Ce sera le début du drame humain. Ce drame, chacun de nous le vit, à différents degrés de conscience, et l’histoire de אדם Adam nous éclairera à ce sujet. Pour l’instant, soyons satisfaits de nous entendre dire que ארץ Èrets n’est pas faite d’une substance viciée au départ, elle n’est ni incomplète, ni incapable de répondre à la réalité créatrice des perpétuels renouvellements. Mais telle qu’elle se présente à ma conscience, elle ne possède aucune valeur de réalisation ; les nombres qui la décrivent sont abstraits ou cosmiques. En effet, ce 1-200-900 ארץ est décrit comme étant : תהו ובהו וחשך Tohu Vabohu H’ochekh, Tohu-Bohu Ténèbres, soit 400-5-6 et 6-2-5-6 et 6-8-300-500, ce qui vient simplement me rappeler que, quelque vague et indéterminée et sombre que puisse être ארץ Èrets, elle contient en désignation-création-fécondité, la puissance de l’univers, c’est-à-dire la dualité.

Carlo Suarès. Texte tiré de la revue Tsedek, La Kabbale du commencement et de la lettre B(eith). Retranscrit sur Word par Cirdec, Arquennes, le 26 octobre 2006