Par Spartakus FreeMann

« Nulle science ne nous apporte davantage de certitude au sujet de la divinité du Christ que la magie et la cabale », Pic de la Mirandole, Conclusion 780.

Les premiers à utiliser le nom de Jésus sous une forme hébraïsée Yeshuah ou Yeheshuah seront les occultistes de la Renaissance de la première moitié du 16e siècle (voir la Clavicula Salomonis et le Calendrium Naturale Perpetuum). À la suite de Pic de la Mirandole, ils feront dériver ce nom du Tétragramme hébraïque YHVH (יהוה) en lui ajoutant un Shin (ש) au milieu afin de produire un Pentagrammaton YHSVH (יהשוה) qui serait la translittération latine de JHSVH ou IHSVH ou IHSUH dont les trois premières lettres sont le monogramme IHS/JHS du nom de Jésus (dérivé du grec ΙΗΣ). Ce Pentagrammaton sera récupéré et disséminé, via le martinisme, dans le magisme du 19e par l’occultiste Eliphas Lévi avant d’être récupéré par les mouvements magiques du 20e comme la Golden Dawn.

Nous chercherons dans ce court essai à percer l’origine de ce Pentagrammaton ainsi qu’à le réfuter en nous basant sur les origines hébraïques du nom de Jésus.

À la Renaissance, nombreux furent ceux qui cherchèrent à établir la racine du nom de Jésus dans l’ancien Tétragramme hébraïque de l’Ancien Testament : Un Nicolas Cusa, théologien catholique, a converti le Tétragrammaton en Pentagrammaton dans ses Sermons (1574) et un Henri-Cornelius Agrippa, dans sa Philosophie Occulte (1533), nous dit que : « Dans le temps de la loi, le Nom Ineffable de Dieu était de quatre lettres : iod he vav he, en place duquel les Hébreux, par respect, lisaient simplement Adonaï (Seigneur), soit aleph, daleth, noun et iod. Dans le temps de la grâce, la Nom de Dieu est le Pentagramme effable iod he shin vav he, lequel par un mystère qui n’en est pas moins grand, s’invoque aussi en un Nom de trois lettres : iod, shin vav… ». Plus tard, Henri Kunrath fera figurer le Nom Divin de cinq lettres, IESHOUAH, au centre de la cinquième planche de son célèbre ouvrage, L’Amphithéâtre de l’Éternelle Sagesse, représentant le Christ en Croix. Blaise de Vigenère : « Qui suffist à soy, sans avoir affaire de rien : Et de Moyse jusqu’à JESUS-CHRIT, l’ineffable quadrilettre יהוה, qui portoit tacitement son nom » (Traité des Chiffres, 1584). Nous pouvons lire dans un ouvrage de cabale chrétienne : « Les docteurs de la Michnah ont enseigné que la demeure du sanctuaire et le nom du Messie sont désignés par le nom en quatre lettres ; il faut donc prouver qu’à notre Messie aussi le nom en quatre lettres est donné » (Adumbratio Kabbalae Christanae, Francfort 1684). Il semble toutefois que l’origine de ces spéculations remontent, comme nous l’avons souligné, à Pic de la Mirandole mais surtout à Reuchlin qui les a plus clairement exprimées dans ses œuvres.

En 1494, Jean Reuchlin (Johannes Reuchlin, 1455-1522), influencé par Pic de la Mirandole, publiera son De Verbo Mirifico, un ouvrage dans lequel il développe l’idée de l’utilisation magique du pouvoir des noms : « Aucun nom dans une opération magique et licite n’a le même pouvoir que ceux de l’hébreu ou que ceux dérivés de l’hébreu, car de toutes les choses, elles furent formées par Dieu » (De Verbo Mirifico). Dans un même élan, il reliera le Tétragrammaton et Jésus par l’adjonction d’une cinquième lettre, le Shin, formant ainsi un Pentagrammaton, YHSVH, censé contenir tous les pouvoirs divins et naturels. Reuchlin écrit : « Lorsque le Tétragrammaton (YHVH) deviendra audible, c’est-à-dire effable… il sera énoncé par la consonne qui est appelée Shin, afin de devenir YHSVH, qui sera au-dessus de vous, votre tête et votre maître » (De Verbo Mirifico). Il y a là un écho certain des thèses de Pic qui écrit dans ses Conclusions : « Par la lettre shin, qui est au milieu du nom de Jésus, il nous est signifié cabalistiquement que le monde repose parfaitement comme en sa perfection quand la lettre yod est unie à la lettre vav, ce qui est réalisé dans le Christ qui fut le vrai Dieu, fils et homme » (Pic de la Mirandole, Conclusions 842).

Plus loin, Reuchlin développe plus avant sa thèse en se basant sur la Kabbale hébraïque. Ainsi, Yod « la Volonté » est 10, He « l’Esprit » est 5, Vav « le Verbe » est 6, si on les additionne on obtient 21 qui est la position du Shin dans l’alphabet hébreu. Nous pouvons également obtenir le Shin si nous les multiplions ensemble, car nous obtenons un résultat de 300 qui est la valeur en guématria du Shin. Selon la Kabbale, le Shin représente le Feu ou l’Esprit Saint ce qui coïnciderait alors avec les paroles de Saint Jean le Baptiste : « Il vous baptisera par l’Esprit Saint et par le Feu » afin de faire du Shin et donc du Pentagrammaton le symbole parfait de Jésus, Incarnation du Verbe et du Feu. Saint Jérôme, dans son Interprétation mystique de l’alphabet, fait du Shin le symbole du Verbe, du verbe vivifiant. Cette lettre était déjà, pour les kabbalistes hébreux, l’une des trois lettres mères (avec l’aleph et le mem). On y retrouve ici les thèses de Pic de la Mirandole : « Par le nom YHVH qui est le nom ineffable et dont les cabalistes disent qu’il sera le nom du Messie, on connaît avec évidence que Dieu, Fils de Dieu sera fait homme par le Saint Esprit et qu’après lui descendra sur les hommes le Paraclet pour la perfection du genre humain » (Pic de la Mirandole, Conclusions 843). Selon Reuchlin, l’histoire de l’humanité peut se répartir en trois périodes : la première, celle de la Nature, pendant laquelle Dieu se révèle aux Patriarches sous le nom de Shaddaï (שדי) ; la seconde, celle de la Torah, pendant laquelle Dieu se révèle à Moïse sous le nom Tétragramme (יהוה) ; et la troisième, celle de la Grâce et de la Rédemption, pendant laquelle Dieu se révèle aux apôtres sous le nom de Cinq Lettres, ou Pentagrammaton, YESHOUAH (יהשוה).

Jean Reuchlin expliquait ainsi que le nom IHESU (dérivé du grec ΙΗΣΟΥ) était une déformation de IHOSUE et que l’on pouvait donc « améliorer » ce nom dont la partie finale avait été « oubliée » dans les transcriptions grecques et latines. Il remarque que cette finale était parfois préservée comme dans Esdras 3:2 et dans 1 Chronique 6:14 sous la forme grecque IESUE (ΙΗΣΟΗ) qui offrait l’avantage de réintroduire les quatre lettres du Tétragramme יהוה. Il expliquait alors que la lettre grecque Ε équivalait à la lettre latine H dans sa prononciation et que donc la forme grecque IESUE (ΙΗΣΟΗ) devait donner la forme latine IHSVH. Allant encore plus loin, Reuchlin développa sa thèse en accentuant la ressemblance entre YHSVH (יהשוה) et YHVH (יהוה) ce qui ouvrit alors la porte aux critiques des hébraïsants puisqu’il est vérifiable que le nom de Jésus n’est jamais apparu dans l’Ancien Testament hébraïque.

En fait, dans sa forme sémitique la plus exacte, le nom de Jésus est vocalisé avec un `Ayn (ע) consonant à la fin et non par un He (ה). En hébreu, Jésus s’écrit : ישוע.

Le nom Jeshua, ישוע (Jésus/Jeshua), – comme donné ci-dessus suivant l’hébreu et l’araméen du 1er siècle de notre ère – apparaît dans l’Ancien Testament dans Esdras 2:2, 2:6, 2:36, 2:40, 3:2, 3:8, 3:9, 3:10, 3:18, 4:3, 8:33 ; Néhémie 3:19, 7:7, 7:11, 7:39, 7:43, 8:7, 8:17, 9:4, 9:5, 11:26, 12:1, 12:7, 12:8, 12:10, 12:24, 12:26 ; 1 Chroniques 24:11 ; et 2 Chroniques 31:15, ainsi que dans la version araméenne d’Esdras 5:2.

Dans Néhémié 8:17 ce nom se réfère à Josué le fils de Noun, le successeur de Moïse : l’ancienne forme hébraïque Yêshû` ישוע était une version postérieure à l’Exil de Babylone de Yehôshû` יהושע ou « Joshua ». Pour cette raison, Joshua fils de Noun apparaît sous la forme de Ιησους (Iêsous ou « Jésus ») dans la version grecque de Josephus et dans le Nouveau Testament (Actes 7:45, Hébreux 4:8), etc. Cette adaptation en grec est, selon les spécialistes, la plus proche et la plus correcte pour rendre l’hébreu Yêshû` ישוע. On rencontre également la forme talmudique altérée yod-shin-waw ישו, Yeshu.

Le nom de Jésus ne dérive donc pas du Tétragrammaton auquel on ajouterait un Shin (ש). Si les plus anciennes formes de Yêshû` (Yehôshû`) contiennent une forme contractée du Tétragrammaton, ce nom est dérivé probablement de la racine hébraïque ישע ou ושע. On voit donc que le nom Yêshû` ne contient aucun son « h » tandis que le Tétragrammaton ne contient, lui, aucun son se rapprochant du Ayin.

Le nom moderne Jésus dérive de l’ancien grec Iêsous, via le latin et l’ancien français :

On peut retrouver cet embarras dans les commentaires de l’hébraïsant Jacques Lefèvre d’Etaples (1435-1536) qui dans sa traduction des Psaumes en français (Psaumes quintuples, 1509) note qu’il est facile de prononcer le Tétragramme divin (יהוה) comme il s’écrit – I-he-u-he – pour donner la forme latine Ihevhe dont il tire la forme hébraïque du nom de Jésus, Ihesuha (I-he-su-ha). Dans le même mouvement syncrétiste on retrouve le rapprochement de Pic de la Mirandole qui fait dériver Jupiter de « Ioué pater » où Ioué, ou Iouha, serait une forme abâtardie du Tétragramme !

Mais, dans son De Arte Cabalistica (1517), Reuchlin finit par nous avouer le but véritable de ses manipulations « caractérielles » : « Tout ce que les cabalistes peuvent avec le Nom Ineffable au moyen des sceaux et des caractères que vous venez de nous montrer, les vrais Chrétiens le peuvent d’une façon plus efficace avec le nom prononçable de Jésus. Ils estiment qu’ils prononcent bien plus justement le Nom Tétragramme dans le Nom YHSVH, le vrai Messie ». Voilà donc le but de l’affaire, prouver la prééminence du Christ, au risque de tordre l’hébreu, sur le Nom Ineffable lui-même.

Et puisqu’il est maintenant évident que le nom de Jésus ne dérive pas du Tétragramme, nous laissons la conclusion à Melmothia : « Et voilà ! Plus étonnant que le mouton à cinq pattes, le nom divin à cinq lettres. Pic de la Mirandole peut ainsi justifier ses travaux sans risquer le barbecue ou l’autodafé puisque grâce à son coup de génie, voilà les Testaments réconciliés et la kabbale hébraïque très étonnée d’apprendre qu’elle annonçait la venue de Jésus. Non seulement l’initiative a l’avantage de faire rentrer les carrés dans les ronds, ou plutôt l’étoile de David dans la croix, mais spatialisé, c’est très joli : ça se dessine sous la forme d’une étoile à cinq branches, également appelée pentagramme, qui connaîtra la fortune que l’on sait » (« Encre de Shin », Melmothia).

Yeheshuah Le Pentagrammaton, Spartakus FreeMann, septembre 2008 e.v.