Quelques notes complémentaires sur l’âme

Par Spartakus FreeMann

Nous avons déjà parlé à divers endroits de l’âme, un dossier avait d’ailleurs été écrit en son temps (cf « Une étude de l’âme »), mais il nous semble utile de revenir sur les concepts simples de l’âme au sein de la mystique juive en général et de la Kabbale en particulier. Nous allons donc essayer de définir clairement ce que le juif ou le Kabbaliste peut entendre par le mot « âme », de donner quelques définitions simples et quelques extraits de textes utiles pour le cherchant.

Préliminaires

Tout d’abord, force est de constater que dans presque toutes les religions, nous rencontrons une tripartition corps, âme et esprit, tripartition qui semble le canon et qui a d’ailleurs la qualité d’être claire pour tous. En effet, dans notre société occidentale – car bien sûr si nous abordions ces concepts dans le cadre du bouddhisme ou de l’hindouisme, nos conclusions devraient être différentes -, nous ne pouvons douter de posséder un corps physique, nous ne pouvons que nous louer d’avoir un esprit qui nous permet de juger de la qualité de ce corps physique, et en tant que croyant – puisque nous nous plaçons dans l’optique religieuse – nous ne pouvons douter posséder une âme, même si nous sommes incapables de la définir clairement ou de la localiser physiquement.

Dans le cadre spécifique de la mystique juive et de la Kabbale, si nous voulons définir ces termes et mieux les comprendre, il nous retourner aux sources, c’est-à-dire aux textes fondateurs hébreux : la Torah, le Talmud, les commentaires, la Michna, les auteurs kabbalistiques.

Voyages dans l’âme

En hébreu, si nous cherchons le corps, nous risquons fort d’être désappointés car il existe trois termes différents : gouf, guérém et ‘étsem. Les deux derniers termes se rapportent aux ossements tandis que « gouf » désigne le corps proprement dit. Toutefois, nous ne le trouvons nulle part dans la Bible ! Cela veut-il dire alors que les humains dont nous parle la Bible n’ont point de corps ? Non, la Bible s’étend à décrire toutes les parties du corps physique en divers passages et l’on nous parle d’ailleurs souvent de la main de Moïse ou des tares physiques de l’un ou de l’autre personnage biblique. Le Talmud nous parle longuement des soins du corps et nous lisons dans le traité Sanhédrin 91a-b : « De même dans l’au-delà le Saint Unique, béni soit-Il, prendra l’âme, l’enfermera dans le corps et les jugera ensemble ». Donc, point de dichotomie gnostique corps-âme, tous deux seront jugés en même temps, en un même lieu à la fin des temps. En d’autres traités du Talmud, on nous décrit les règles hygiéniques et les soins à apporter qu corps. Donc, le juif ne se désintéresse pas de son corps, bien au contraire.

La Bible toutefois nous parle en des termes voilés du corps dans l’épisode de la création de l’Adam : « L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant » (Genèse II, 7). Dieu forme ici l’Adam, et donc son corps à partir de la poussière (‘afar) de la terre. Ce corps est inanimé, sans vie et Dieu lui insuffle donc la vie par son Souffle, neshamah, נשמה, par les narines.

De ce fait, la vie de l’homme sera liée indéfiniment à l’Esprit que Dieu a insufflé en lui, c’est esprit est Hay,חי, vie animant l’inanimé. Le corps selon le Talmud est le « fourreau de l’âme » (Sanhédrin 108a). La Bible nous dit ensuite que ce corps de l’Adam est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, sans le décrire plus avant. Il nous est donc signifié ici que le corps est un écrin précieux, puisque façonné à l’image de Dieu, devant contenir un dépôt tout aussi précieux, le Souffle de Dieu. Une description physique supplémentaire serait donc inutile.

Tournons-nous à présent vers le concept de l’âme qui, dans notre société occidentale, semble être une entité unique alors que pour le juif et le Kabbaliste, l’âme est plurielle et possède différents noms exprimant une réalité et une modalité d’action différente. L’homme est apparenté à Dieu par la dotation d’une âme et c’est par la ressemblance à Dieu qu’il y a affinité entre lui et le Créateur.

« L’âme humaine vient du ciel, le corps vient de la terre » (Sifré Deutéronome, §306, 132a).

« L’esprit retourne à Dieu qui l’a donné » (Ecclésiaste, 12, 7).

Il y a un passage obscur du Sicle du Sanctuaire qui nous parle de la qualité de l’âme et que nous donnons pour sa valeur théurgique : « Il faut réaliser, réfléchir et disposer l’esprit et la pensée au fait que Lui, béni soit Son nom, est l’annihilation de toutes pensées et qu’aucune idée ne le contient. Or donc, puisque nul (AYIN) ne l’appréhende de quelque façon, il est appelé Néant (AYIN)… Or, l’âme de l’homme, celle qui est dénommée âme intellectuelle, nul ne sait en percevoir quoi que ce soit. Elle dispose donc d’un statut de néant, comme il est dit : « La supériorité de l’homme sur l’animal est néant » (Ecc. 3, 19), car par cette âme, l’homme possède une supériorité sur toutes les autres créatures et cette suréminence est appelée néant ».

Ces cinq noms ou niveaux de l’âme sont : Nefesh, Rouach, Neshama, Hayah et Yehidah. Le Bahir dans le chapitre 53 nous dit : « le deuxième principe est celui de l’âme, symbolisée ici par le Hé, l’âme qui est appelée par cinq noms différents : Rouach, Hayah, Yehidah, Nefesh et Neshamah ».

« Et si la peau et la chair sont un vêtement, vois qui est l’homme : il est à l’intérieur du vêtement », et le Sicle de continuer en nous disant que l’homme étant fait à la ressemblance de Dieu, il existe donc trois degrés qui se joignent en lui, et que l’homme réel est celui en qui se joignent ces trois degrés qui sont Nefesh, Rouach et Neshamah. C’est de l’union de ces trois âmes que l’homme est complet et parfait, semblable au modèle divin, Les textes ne nous parlent jamais du lieu où se situent ces cinq niveaux de l’âme, mais ils nous décrivent par contre leurs spécificités propres.

Rabbi Hayyim de Volozhyn : « Si nous examinons le travail du souffleur de verre, nous pouvons y discerner trois étapes. La première est celle où le souffle est encore dans la bouche de l’artisan, avant qu’il pénètre dans le creux du tube. A ce stade on peut l’appeler Neshamah. La seconde étape se trouve dans le tube et se répand en lui dans toute la longueur d’une façon rectiligne ; on peut alors l’appeler Rouach, vent. Enfin la troisième et ultime étape, le vent quitte le tube pour pénétrer le verre et le distendre jusqu’à ce qu’il prenne la forme souhaitée par l’artisan. Le souffle cesse alors d’être actif, il est appelé Nefesh, pour marquer le passage à l’état de passivité et de repos.

Suivant cette analogie, nous pouvons distinguer également trois étapes : le souffle de la bouche du Saint béni soit-Il, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui passe dans la Neshamah pour devenir esprit, Rouach, avant de pénétrer dans le corps de l’homme et devenir Nefesh. Elles correspondent aux trois manières d’être, Nefesh, Rouach et Neshamah » Rabbi de Volozhyn, l’Ame de Vie.

Nefesh

Ainsi, Nefesh, נפש, traduit « âme de vie et respiration », « personne », « être vivant », siège des émotions, de l’appétit et de l’activité de l’esprit, il s’emploie aussi pour exprimer des idées de repos, de délassement ou d’animation et de ranimation. Nefesh est le premier niveau de la dimension humaine, par la respiration, qui donne la vie. En ce sens, le Nefesh est indissociable du corps qu’il anime, c’est la force sensorielle et l’instinct de conservation de l’homme.

Selon le Tabernacle du Témoignage de Moïse de Léon, la Nefesh procède de la puissance de la cause de la Nefesh du père par la semence. Ainsi, la Nefesh est associée au corps et les on l’appelle souvent « âme végétative » car elle est intimement liée au corps.

C’est ce niveau de l’âme qui permet à l’homme d’exister, de vivre, de se conserver, de penser, de rêver. Et ce sont ces capacités offertes par Nefesh qui distinguent l’homme des simples animaux, même si l’âme Nefesh leur est commune. Nefesh c’est le sang comme il est dit « le sang est la vie », « ki nefesh k’ol bassar damo hi », (Deutéronome, 12, 23). Et Rachi de préciser : « le Nefesh c’est le sang », « hanefesh hi hadam ». Par cette identité du Nefesh et du sang est désignée la vitalité : « tout nefesh restitue le nefesh, et toute chose voisine du nefesh restitue le nefesh » (Berakoth, 44b).

Le Nefesh est circulation du fluide vie, de la substance vitale qui énergétise le corps de l’homme au plan physique. Le sang charrie l’oxygène, les substances nutritives, l’on comprend mieux pourquoi cette identité est réalisée par les kabbalistes entre le sang et la Nefesh, qui est animation et vie physique.

Dans l’Arbre de Vie, elle correspond au Monde de l’Action.

Rouach

La Rouach est le lien qui fait se communiquer les deux aspects de l’âme situés aux extrêmes, Nefesh et Neshamah (selon le Rabbi Hayyim de Volozhyn). Rouach signifie « vent, souffle, air, esprit », « esprit prophétique », « esprit de Dieu ». La Rouach est le moteur émotionnel de la Nefesh, c’est le « monde de la formation » qui est la source des pulsions, émotions, sentiments qui nous font exister.

« Dans le Zohar et les Tiqouné Zohar, les organes du rouach se retrouvent dans le Tétragramme sous la forme des lettres Vav (la trachée) et les deux Hé (les poumons) », Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum p. 184.

Alors que la Nefesh est liée au corps, la Rouach pour sa part, après la mort de l’individu, s’en va rejoindre le Jardin d’Éden. « De même que le Jardin d’Éden d’en bas est destiné au secret des souffles (rouachoth), le Jardin d’Éden d’en haut est destiné au secret des âmes (neshamoth) », Moïse de Léon, le Tabernacle du Témoignage 41a.

Rouach est ce qui monte et ce qui descend comme il est dit : « qui sait si l’esprit (rouach) de l’homme s’élève en haut ? » (Ecclésiaste, 3, 21). Dans ses Notes sur le Bahir, Joseph Gottfarstein dit de Rouach qu’elle est à la fois vent et esprit, « ce mot est apparenté au terme revach qui est composé de ces trois mêmes lettres : ח, נ , ר et qui renferme aussi la notion d’élargissement ou d’espace. Selon Oscar Goldberg, le verset de Genèse 1,2 : « le souffle de Dieu planait sur la surface des eaux » désignerait précisément l’acte créateur de l’espace » (Le Bahir, éditions Verdier).

La Rouach qui est souffle de vie conféré par Dieu est en fait ce que l’on désigne habituellement par Esprit, esprit de toute chose Dans l’Arbre de Vie, elle correspond au Monde de la Formation.

Neshamah

Le Neshamah est un mot qui provient de la racine hébraïque נשם, respirer. Neshamah est le souffle de l’homme, de Dieu, toute chose respirant et c’est l’esprit de l’homme. C’est le terme le plus courant pour désigner l’âme au sens général et c’est pourquoi le juif, au lever remercie Dieu par la bénédiction du matin en disant : « … de m’avoir restitué mon âme (Neshamah) avec amour, grande est ta fidélité ». Toutefois, la Neshamah a une dimension spirituelle plus grande que les autres parties de l’âme.

Il faut ici essayer de distinguer Rouach et Neshamah : la Neshamah représente les modalités de la respiration, avec les successions d’inspirations et d’expirations, tandis que Rouach garde le sens d’échange du souffle au niveau physiologique.

Voici sans doute une des meilleures visions quant à cette partie de l’âme qu’est la Neshamah : « Lorsqu’un homme va quitter le monde, l’ange de la mort apparaît pour emporter son âme (Neshamah). Le Neshamah ressemble à une veine remplie de sang et pourvue de veinules dispersées à travers le corps. L’ange de la mort saisit l’extrémité de cette veine et l’ôte du corps… Aussitôt que cette extraction a eu lieu, l’individu meurt ; son esprit sort… » Midrash sur le Psaume 41, 51b, 52a. Ici, nous devons donc comprendre l’importance de la Neshamah dont la disparition cause la mort de l’être humain. La Neshamah s’élève donc dans les hauteurs et se délecte des délices du Monde à Venir et de cette Vie, le Neshamah remonte donc à la source qui est l’Arbre de Vie.

Au sein de l’Arbre de Vie, elle correspond au Monde de la Création.

Hayah

Ce mot est utilisé également dans la Genèse lors de la création de l’homme dans les termes « nichmat hayyim » (respiration de vie) et « nefesh haya » (être vivant). Ce mot dérive du verbe hayo, vivre, hayyim c’est la vie et nefesh hayah désigne tout être vivant. L’âme Hayah est la circulation de l’énergie dans le corps, c’est l’énergie vitale par excellence.

Au niveau de l’Arbre de Vie, Hayah correspond au Monde de l’Émanation.

Yehidah

La Yehidah est le niveau de l’âme le plus élevé, Yehidah signifiant « unicité ». Si les autres niveaux restent individuels, ici, nous entrons dans le collectif même si cette âme reste individuelle, la Yehidah est l’âme la plus spirituelle et la plus éloignée du monde de l’émanation, elle est en contact avec l’Ein-Sof, l’infini insaisissable.

Au niveau de l’Arbre de Vie, la Yehidah correspond donc à l’intimité avec Ein-Sof et n’en fait plus partie.

L’échelle des âmes, échelle de Jacob

« N’oubliez pas que Nefesh, Rouach et Neshamah forment une échelle ascendante. La Nefesh, le pus bas de ces éléments, naît du courant astral éternel ; mais son existence ne peut être éternelle que si la Rouach l’assiste… La Rouach est également attirée vers le haut par la Neshamah, située au niveau supérieur, qui alimente à la fois la Rouach et la Nefesh » Zohar II, 206a).

Ce passage du Zohar est à mettre en parallèle avec la Bible, Livre de Jacob : « Et voici une échelle dressée vers la terre et son sommet atteint le ciel, et voici des messagers d’Élohim y montent et descendent ». L’échelle est dressée vers la terre et donc, le sens est inversé, allant de haut en bas et non de bas en haut, comme pour le flux au sein des niveaux de l’âme. Le Nichmat Hayyim de l’homme est émané par la Bouche du Créateur et descend progressivement via la Rouach jusqu’au monde de l’action de la Nefesh. L’échelle de Jacob représente donc un schéma des trois âmes et le lien entre le ciel et la terre.

Dans ses méditations, l’homme devrait tenter de remonter cette échelle afin qu’ayant dépassé la Neshamah, il puisse atteindre l’état de Vivant, Hayah, et se fondre ultimement en la Yehidah et être alors Echad, UN.

Quelques notes complémentaires sur l’âme, Spartakus FreeMann, Nadir de Libertalia, juillet 2004 e.v.

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